Du Développement à la décroissance
De la nécessité de sortir de l'impasse suicidaire du capitalisme
Par Jean-Pierre Tertrais

Extraits :
"Appliquée à l’économie, la notion de développement ne germe pas spontanément, mais apparaît dans la continuité de la colonisation, avec des similitudes et aussi des différences ; les expéditions coloniales étant elles-mêmes inséparables des « découvertes » géographiques, des voyages des explorateurs"

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"Ses capacités cérébrales plus importantes autorisent l’homme, croit-il, à se placer au sommet d’une hiérarchie du vivant. Il est la fin dernière d’un univers qui doit devenir à son service. D’où le profond mépris à l’égard du monde physique et des autres espèces vivantes, et ce vieux fantasme de domestiquer la nature, terrain de manipulations sans limites."

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"Se propage la croyance que le développement industriel est le seul modèle pour l’avenir de l’humanité. La société occidentale est l’aboutissement nécessaire. Le « tout-économique » est en marche, oubliant déjà que le seul progrès est humain, socio-politique."

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"La colonisation va s’inscrire dans la sphère du religieux : la cause étant au-dessus de tout soupçon, tous les abus s’en trouvent préalablement excusés. Les conquêtes les plus meurtrières se trouvent légitimées par le devoir d’évangélisation. Même si la brutalité des rapports de forces coexiste avec des sentiments paternalistes, la colonisation est présentée comme une œuvre légitime dans l’intérêt de l’humanité, et surtout pour venir en aide aux peuples « non encore capables de se diriger eux-mêmes dans les conditions particulièrement difficiles du monde moderne » !"

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"À la relation hiérarchique colonisateurs/colonisés, se substitue un monde dans lequel les Etats sont égaux en droits. Le développement est présenté comme une « œuvre commune », une « entreprise collective ». Le développement n’est d’ailleurs même pas un choix, mais la finalité de l’histoire. Tous les peuples parcourent le même chemin, même s’ils n’avancent pas au même rythme. Puisqu’il n’y a qu’une voie unique de développement, puisque l’évolution humaine est « unilinéaire », nous sommes, nous Occidentaux, en avance ; le Tiers monde est loin derrière. La différence est dévalorisée et assimilée à un retard. C’est la barbarie contre la civilisation ; l’irrationnel contre le rationnel ; le paresseux contre le travailleur... La grande majorité des économistes adoptera cette conception. Rostow, dans "Les étapes de la croissance économique", écrit : «Le sous-développement est une étape naturelle, nécessaire et antérieure de la croissance économique». C’est aussi ce qu’on enseigne à tous les élèves depuis plusieurs générations, influençant (manipulant ?) durablement l’opinion publique."

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"Fort de sa « supériorité » morale, l’Occident (et plus particulièrement les États-Unis) va donc s’employer à favoriser le « rattrapage » des pays « arriérés », c’est-à-dire à créer les conditions de l’industrialisation en détruisant les forces jugées « rétrogrades » : structures familiales et démographiques, modes de vie, de consommation, de transmission du savoir, équilibres écologiques. C’est-à-dire des cultures originales qui ne demandaient qu’à se maintenir, ou à choisir elles-mêmes d'autres voies. Comme l’exprime W. Sachs dans "Des ruines du développement" : « Les traditions de la frugalité ont été mises au rancart, les commerces d’échanges locaux dissous, les formes de propriété collective mises en pièces et les économies de subsistance démolies. » Le vrai développement, c’est Disneyland et MacDo sur toute la planète !"

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"En utilisant le Tiers monde comme réservoir de matières premières et de main-d’œuvre servile, cette œuvre « civilisatrice » va créer, précisément, le sous-développement parce que les échanges se dérouleront à l’avantage exclusif des sociétés dominantes, avec la complicité achetée des élites dirigeantes locales (il faut rappeler que jusqu’à la deuxième guerre mondiale, les pays africains sont globalement autosuffisants sur le plan alimentaire). À force d’intérêts exorbitants et de plans d’ajustement structurel, le niveau d’endettement des pays « sous-développés » ne cessant de s’élever, à la pauvreté va succéder la misère."


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"Avec l’émergence des nouvelles technologies (informatique, robotique, communication...), avec la financiarisation accrue du capitalisme, la «mondialisation» va prendre le relais de la colonisation : la domination économique, par l’interdépendance, remplace peu à peu la domination politique et militaire. Un nouvel ordre mondial va s’instaurer. Car les investissements gigantesques qu’exigent les technologies modernes ne peuvent être rentabilisés que si la planète entière fournit les débouchés aux productions qu’elles engendrent. Il faut noter l’ardeur des États-Unis à favoriser l’éclatement des empires coloniaux, non pas pour assurer la libération des peuples, mais pour ouvrir le tiers monde à leurs propres entreprises."

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"Ce sous-développement créé de toutes pièces ne peut se comprendre que parce que s’élaborent les outils redoutables de la consommation de masse. Le taylorisme et le fordisme vont sans cesse se perfectionner pour assurer la production de masse. Le bonheur est désormais assimilé à la consommation. « Plus » signifie nécessairement « Mieux ». Seule la croissance peut faire croire à l’imminence d’une vie meilleure.

Il ne s’agit pas de nier tout progrès économique : la Terre ne nous fournit quasiment aucun produit directement utilisable, et l’activité économique, dont la finalité est de tendre à la satisfaction des besoins, permet de lutter contre cette rareté. Mais, en sachant que la notion de besoin est en elle-même relative, subjective, il s’agit de dénoncer la dérive d’un système économique qui ne vise plus à satisfaire des besoins, mais à les multiplier pour augmenter des profits, d’un système servi par des organisations technocratiques qui planifient le destin collectif de populations entières, parce que les biens deviennent instruments de domination, d’exploitation."

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"C’est la convergence de plusieurs facteurs qui va permettre l’avènement de cette «société de consommation» :
- La diminution de la durée légale du travail ouvre l’ère des loisirs, des week-ends, des vacances, du tourisme.
- L’augmentation du pouvoir d’achat offre l’accès à des biens durables : automobiles, appareils électroménagers, appareils de communication...
- La publicité incite au renouvellement des modèles : le marketing, science de la manipulation, se fixe comme but la « soumission librement consentie ». Le consommateur, insignifiant en tant qu’individu, représente un levier considérable en tant que masse.
- Le crédit à la consommation achève de favoriser une demande en expansion continue (on sait qu’en dissociant paiement et acte d’achat, il multipliera les tentations et favorisera le surendettement, et parfois la ruine, des personnes et des ménages à faibles revenus)."

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"Cette course folle qui s’amorçait est parfaitement illustrée par les propos de Victor Lebow, spécialiste américain du marketing, qui écrivait dans le "Retailing Journal" : « Notre économie remarquablement productive veut que nous fassions de la consommation notre mode de vie, que nous transformions l’achat et l’utilisation de biens et services en rituels, que nous fondions notre spiritualité et notre égocentricité sur la consommation... Il nous faut consommer, user, remplacer et rejeter à un rythme toujours croissant ». Censé favoriser la prospérité du Nord comme du Sud, le développement, véritable mythe occidental, s’identifie à une extension planétaire du marché. Il servira de justification à la croissance économique."

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"« Les usines américaines produisent plus que le peuple américain ne peut utiliser ; le sol américain produit plus qu’il ne peut consommer. La destinée nous a tracé notre politique ; le commerce mondial doit être et sera nôtre. Et nous l’acquerrons comme notre mère (l’Angleterre) nous l’a montré. Nous établirons des comptoirs commerciaux à la surface du monde comme centres de distribution des produits américains. Nous couvrirons les océans de nos vaisseaux de commerce. Nous bâtirons une marine à la mesure de notre grandeur. De nos comptoirs de commerce sortiront de grandes colonies déployant notre drapeau et trafiquant avec nous. Nos institutions suivront notre drapeau sur les ailes du commerce. Et la loi américaine, l’ordre américain, la civilisation américaine seront plantés sur des rivages jusqu’ici en proie à la violence et à l’obscurantisme, et ces auxiliaires de Dieu les feront désormais magnifiques et éclatants. »"

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"Brutalement, le capitalisme s’accélère ; la mondialisation est en marche. Parce que plus la production augmente, plus les profits s’accroissent, on assiste au développement sans frein de l’économie mondiale, à l’exploitation intensive des richesses. La véritable finalité des biens de la nature est leur utilisation économique. La religion de la croissance est née (hors d’elle, pas de salut !), structurant la société sur la base d’une énergie abondante et bon marché. Selon l’expression du géochimiste russe Vernadsky, l’humanité est devenue une véritable « force géophysiologique ». Une économie sans pilote !"

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"Sous peine de se désintégrer par la dynamique de ses propres contradictions internes, ce système est condamné à une croissance sans fin, à une fuite en avant perpétuelle. Deux arguments peuvent être avancés. D’abord, le système capitaliste, en tant que système, a évidemment intérêt à se perpétuer : il devrait donc préserver l’environnement dont il puise ses ressources. Mais individuellement, chaque entreprise a aussi pour objectif sa propre survie. Le principe même de la concurrence capitaliste fait que seuls les plus « forts » vont survivre. Or les plus « forts » sont ceux qui peuvent pratiquer les prix les plus bas. Et l’un des moyens les plus efficaces pour abaisser les coûts de production, c’est de bénéficier d’économies d’échelles, c’est-à-dire de produire en très grandes séries, donc d’augmenter sans cesse les volumes de production. L’entreprise qui prendrait le risque de réduire sa production courrait à sa perte (il ne s’agit évidemment pas ici des entreprises qui s’adressent à une clientèle « bourgeoise »). Le deuxième argument se fonde sur les inégalités sociales. Puisqu’il ne peut partager les richesses créées (il les concentre même de plus en plus à tel point que les inégalités n’ont jamais été aussi fortes qu’aujourd’hui), le capitalisme est contraint d’augmenter sans cesse les volumes de production pour empêcher la révolte des plus démunis. La fonction idéologique de la croissance est en effet de faire croire à la réduction des inégalités : plus la taille du « gâteau » (le PNB) augmente, plus les miettes semblent importantes."

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"Chaque année, l’humanité consomme une quantité de combustibles fossiles équivalente à celle constituée en un million d’années (en sachant qu’un habitant des pays industrialisés consomme en moyenne dix fois plus d’énergie qu’un habitant des pays pauvres). L’ensemble des pays industrialisés vit très largement au-dessus des moyens dont l’humanité dispose (on sait, entre autres, qu’à consommation constante, nos réserves de pétrole seront épuisées dans un demi-siècle. Notre mode de vie est insoutenable à terme, et ne peut être généralisé à l’ensemble de la planète. Si le monde entier devait adopter le mode de vie américain, toutes les réserves connues de la planète seraient épuisées en quelques mois. Et pour seulement conserver notre niveau de vie actuel, il nous faudrait, dans un siècle, les ressources équivalant à plusieurs planètes. Ce qu’on appelle l’empreinte écologique est une mesure de la pression qu’exerce l’homme sur la nature. C’est un outil qui évalue la surface productive nécessaire à une population pour répondre à sa consommation de ressources (pour les besoins de nourriture, de chauffage, de matériaux de construction, de transport, d’air pur, d’eau potable, d’absorption des déchets...).

Or selon le Rapport Planète Vivante 2002 du WWF (Fonds mondial pour la nature), l’empreinte écologique globale de l’humanité a presque doublé au cours des trente-cinq dernières années, et dépasse de 20 % les capacités biologiques de la Terre. Nous vivons donc en « sur-régime » par rapport aux ressources de la planète. La demande moyenne mondiale en surface représente 2,3 ha par personne (avec des écarts considérables : 9,7 ha pour les États-Unis, qui émettent près de 20 fois plus d’équivalent-carbone que le Népal ; 5,4 pour le Royaume-Uni ; 4,7 pour l’Allemagne) alors que la capacité biologique existante globale est de 1,91 ha. Concernant la France, l’empreinte était, pour l’année 1999, de 5,2 ha pour une capacité biologique de 2,9 ha (le résident parisien moyen ayant une empreinte 14 % plus élevée que la moyenne française). A noter que l’empreinte de la France a augmenté de 47 % en moins de quarante ans (dans le même temps, sa population n’a augmenté que de 27 %).

Vers 2050, si nous ne changeons pas de cap, l’empreinte écologique de l’humanité pourrait dépasser de 100 % la capacité biologique de la planète."

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