Par Patrick Basham & John Luik du Democracy Institute [1]
Traduit par Roland, pour le collectif "Nos Libertés", le 26 février 2010
Article publié en anglais sur data-yard.net

Extraits :

Une des tendances les plus inquiétantes en matière de santé publique est la tentative, de la part du gouvernement, de pratiquer une « ingénierie sociale » sur notre environnement culturel et politique, afin que le public devienne moins tolérant envers l’obésité, moins tolérant à l'égard des jeux d’argent et de ceux qui s’y adonnent, moins tolérant à l'égard du tabac et des fumeurs et moins tolérant à l'encontre de ceux qui produisent et boivent des boissons alcoolisées. Par le biais d’un tel paternalisme de bonne d’enfants le gouvernement cherche à s’assurer que les gens se conduisent d’une « manière appropriée » telle que définie par le gouvernement lui-même et une coterie de technocrates de la santé publique et d’universitaires.

En pratique, la « dénormalisation » signifie que le gouvernement s’efforce de faire changer le comportement des adultes en obtenant qu’ils en aient honte. Pour que la campagne gouvernementale de dénormalisation réussisse : les adultes doivent être stigmatisés, c’est-à-dire placés en dehors du reste de la société civilisée, jusqu’à ce qu’ils apprennent à se comporter de la manière « autorisée ». La dénormalisation fait passer les joueurs, les buveurs, les fumeurs et les obèses de la notion de risque pour leur santé, à celui de risque moral, ils ne sont que des taches dans le paysage moral de la nation. Le fait que l’industrie du tabac (et par conséquent le fumeur) fut la première, et jusqu’il y a encore peu de temps la seule cible d’une campagne de dénormalisation, au nom de la santé publique, fait que pratiquement toute la documentation disponible sur les visées et effets constatés sont centrés sur cette industrie particulière, et sur ceux qui consomment ces produits. C’est pourquoi, la dénormalisation du tabac est « par défaut » le cas typique en matière de dénormalisation au nom de la santé publique.

La campagne de dénormalisation prend pour but, par sa focalisation, comme le terme l’implique, la nature « anormale » de l’obésité, des jeux, de la boisson et de la fumée. Mais, plus important : elle cherche à dépeindre les fabricants comme des fraudeurs, des manipulateurs, [parce que les autres industriels et marchands ne le sont pas peut-être ! Ndt] et quasiment, cela est dit implicitement si ce n’est explicitement, des criminels. D’abord, les fumeurs sont accusés d’être une menace pour la santé des autres et une source significative d’augmentation des coûts du système de santé, et en tant que tels, des coupables aux yeux de la morale. Par exemple, Action on Smoking and Health (ASH) a diffusé, en janvier 2009, un communiqué de presse dans lequel il est dit que le public devenait : « de plus en plus hostile envers les fumeurs. Assez des privilèges et de tolérance en faveur de pollueurs et de meurtriers ! ». L’ASH soulignait diverses mesures qui devraient être appliquées aux fumeurs : refuser de les embaucher, leur interdire le droit d’adopter des enfants, leur refuser certains soins médicaux, et leur refuser la garde des enfants dans les cas de divorce. Dans son blog “The Rest of the Story”, le docteur Michael Siegel note que « selon l’ASH les fumeurs tuent des milliers de leurs propres enfants chaque année. L’ASH assimile également les fumeurs, qui fument chez eux dans une maison où se trouvent des enfants, aux violeurs d’enfants ».



Une proposition à la Cinquième Conférence Mondiale sur les Droits des Non-fumeurs en 2008 comprenait une proposition de réécrire la loi de la Floride sur la garde des enfants, de telle sorte que le fait que le parent fume, ou non, soit le critère déterminant dans l’octroi de la garde de l’enfant. Le directeur de l’association des médecins du Territoire du Nord, en Australie, a comparé cette année les fumeurs aux pédophiles en disant qu’« envoyer des fumeurs travailler avec des peuples aborigènes c’est comme permettre à des pédophiles de travailler avec des enfants ». Un membre du Tobacco Prevention and Cessation Advisory Committee de l’état d’Arkansas, Dan Hawkins, a récemment assuré que 70 % des cigarettes sont fumées par des gens qui sont des malades mentaux et que 30 % des fumeurs ont un « désordre » de la personnalité sur « l’Axe 2 », c’est-à-dire qu’ils n’ont pas seulement une ou plusieurs maladies mentales mais « qu’il se peut qu’ils soient aussi de mauvaises gens ».

Chapman et Freeman, en étudiant les marqueurs de la dénormalisatin, notent sept croyances négatives qui sont entretenues au sujet des fumeurs : les fumeurs sentent mauvais, les fumeurs jettent des choses par terre, [quel crime ! Ndt], les fumeurs sont des égoïstes et des irresponsables, les fumeurs ne sont pas des partenaires sexy, les fumeurs ont un faible niveau scolaire et social, les fumeurs sont comme des drogués, victimes d’une addiction, les fumeurs utilisent trop les services publics de santé, et les fumeurs sont une nuisance pour leurs employeurs. L’analyse classique de la stigmatisation et de l’exclusion est celle présentée par le psychosociologue Erving Goffman. Goffman définit la stigmatisation comme un processus dans lequel « la personne dans sa totalité et dans sa perception coutumière » en reçoit la « teinture » et est invalidée. « La stigmatisation, suggère t-il, est le processus par lequel la réaction des autres pollue l’identité normale de la personne. »

Le célèbre journaliste états-unien Morton Kondracke a, récemment, appelé à ce que, non seulement, être obèse, mais simplement gras, soit rendu aussi socialement inacceptable que fumer. Au début de ce mois, un éditorialiste de “l’Evening Standard” a demandé au public de considérer comme ridicule de voir quelqu’un de gros manger du chocolat. On peut s’attendre à ce que le langage de la dénormalisation soit bientôt le principal argument du débat sur l’alimentation. En particulier, le mouvement anti-obésité a accepté l’argument de ceux, tel le docteur Rosemary Stanton, qui pensent que « Nous avons besoin de prendre exemple sur les succès dans la lutte contre le tabac, dans notre façon d’aborder l’épidémie d’obésité. »



Une personne avec un corps plus volumineux est tout simplement catégorisée comme un citoyen inférieur à ses concitoyens plus minces. Elliott souligne que le corps gras, ou « l’échec dans son projet corporel » est à mettre en relation avec le fait d’être un « citoyen en échec ». Elliott fait remarquer que le concept physique de « conformité citoyenne » est souvent, à tort, assimilé avec l’apparence visible de la maigreur. Étant donné que la majorité des Britanniques adultes sont, selon les critères officiels, « en surpoids » ou « obèses », le fait de considérer un corps gras comme celui d’un « citoyen en échec » a, pour dire la chose en termes délicats, de grandes conséquences tant pour les autorités que pour le citoyen ordinaire.

Qu’en est-il de l’alcool ? Le langage de la dénormalisation est, d’ores et déjà, entré dans le débat sur la politique concernant l’alcool. Le « message » gouvernemental est que : ceux à qui il arrive, même occasionnellement, de s’enivrer, devraient être mis à l’écart de la société et marginalisés. Par exemple, les militants de la dénormalisation appellent à ce que les supermarchés aient une caisse séparée, pour les clients qui ont des boissons alcoolisées dans leurs provisions. Si le projet du gouvernement britannique d’interdire l’exposition du tabac dans les présentoirs des débitants vient à être mis en application, les fumeurs britanniques vont devoir demander à ce que leurs paquets de cigarettes soient sortis de leur cache honteuse, sous le comptoir. Le but de la dénormalisation est clair : doter le consommateur de cigarettes de la même expérience honteuse et socialement embarrassante, que l’acheteur de revues pornographiques d’hier. Un grand nombre d’adolescents sont, ce que les psychologues, appellent « réactifs », c’est-à-dire qu’ils perçoivent les tentatives de conditionner leurs opinions, ou de changer leur comportement, comme une menace à leur liberté. Plutôt que de prendre en considération ou de suivre les suggestions de la campagne de dénormalisation, ils réagissent contre cette suggestion en continuant ou accentuant ce comportement, dont on veut les dissuader. Confrontés à ce qu’ils perçoivent comme une menace pour leur liberté, ils s’efforcent de rétablir cette liberté.

Le deuxième problème avec la dénormalisation est ce que nous appelons le problème de légitimité, en d’autres termes, la question est de savoir si un gouvernement « démocratique » peut de manière justifiable s’engager dans une campagne qui stigmatise concrètement une entreprise légale, dans un but d’ingénierie sociale.



Quoi que l’on en dise, la dénormalisation n’est pas qu’une affaire de nourriture, de tabac, de boisson, ou d’industrie des jeux. Elle est dirigée, par exemple, vers les non-parieurs, les non-fumeurs dans le but de les convaincre que les parieurs et les fumeurs sont stupides, irrationnels, de vrais drogués et, ce qui est crucial, indifférents au bien-être des autres, en leur faisant courir des risques dus aux activités mafieuses ou au tabagisme passif. Le but de la dénormalisation va au-delà du fait que les gens maigres, les abstinents, les non-parieurs, ou les non-fumeurs considèrent les obèses, les parieurs, les buveurs ou les fumeurs comme des êtres aberrants. Son but va jusqu’à convaincre les obèses, buveurs, parieurs, et fumeurs de se voir eux-mêmes ainsi. Dans le même ordre d’idée, le gouvernement, dans le but de prévenir l’incidence du Sida, – un enjeu de santé public légitime – pourrait s’efforcer en conséquence de dénormaliser l’homosexualité, par le biais d’une campagne qui la présenterait comme aberrante et digne de dégoût.

Conclusion : Premièrement, les campagnes de dénormalisation représentent un échec pour trouver une solution à des problèmes sociaux tels que les « désordres » alimentaires, ou la passion du jeu. Deuxièmement, le fait que la campagne de dénormalisation a échoué dans le domaine de la consommation du tabac n’est apparemment pas pris en compte par les instances étatiques de santé, qui a avec confiance prescrit des campagnes de dénormalisation semblables pour l’industrie de l’alimentation, du jeu ou de l’alcool. Troisièmement, ces campagnes déshumanisent des catégories entières de gens, ce qui est indubitablement la conclusion la plus sinistre possible.



Par-dessus tout l’usage sans cesse accru de campagnes de dénormalisation est également gênant, car d’importantes sommes financières, l’argent du contribuable, sont dépensées afin de donner satisfaction au programme anti-obésité, anti-jeux, anti-alcool, et anti-tabac du nouveau Puritanisme. Mais ces campagnes de dénormalisation font naître un problème potentiellement encore plus grand, car elles représentent une atteinte nouvelle et dangereuse envers ce qui est au cœur des traditions démocratiques : la liberté et la responsabilité de choisir son mode de vie.

[1] Le Democracy Institute est une organisation indépendante de recherche en politiques publiques qui est basée à Londres et Washington. Le Democracy Institute vise à fournir une perspective équilibrée et réfléchie sur des sujets d’actualité, promouvant un débat ouvert et rationnel basé sur des preuves concrètes plus que sur l’idéologie. Un conseil composé de d’intellectuels et d’auteurs de renommée internationale, guide le travail du personnel de recherche de l’Institut.



En annexe :
- « Le tabagisme passif » fabriqué par Pfizer et GlaxoSmithKline en France.
- L'invention du « tabagisme passif » par les nazis en 1939.
- La fabrique à cancer : étude sur les retombées sanitaires du nucléaire.
- L’OMS et le nucléaire.
- L’OMS et le « tabagisme passif ».
- « L’expert » en santé publique Bertrand Dautzenberg.
- « L’expert » en santé publique Richard Doll.
- Enquête sur le Cancer.